Domaine des Tours

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Il y a des bouteilles qu’on ouvre et qui font taire la table. Le Domaine des Tours en fait partie. Derrière cette étiquette sobre se cache Emmanuel Reynaud, l’homme qui dirige aussi Château Rayas, ce Châteauneuf-du-Pape que les amateurs s’arrachent depuis des décennies. Mais le Domaine des Tours, c’est une autre histoire : plus accessible, tout aussi singulier, produit sur la même propriété familiale de Sarrians avec la même obsession du terroir et du grenache vieux.

Une famille, trois domaines, un seul fil conducteur

Tout commence en 1880. Albert Reynaud, notaire de profession, décide de tout quitter pour la vigne. Il achète le Château Rayas sur l’appellation Châteauneuf-du-Pape et pose les fondations de ce qui deviendra l’une des dynasties les plus discrètes et les plus respectées de la vallée du Rhône.

Son fils Louis prend le relais et décide en 1920 de mettre le vin en bouteilles et de le commercialiser. C’est lui qui, entre 1935 et 1938, rachète le Domaine des Tours situé dans le bas de Vacqueyras, sur la commune de Sarrians. Quelques années plus tard, il acquiert également le Château de Fonsalette, à Lagarde-Paréol. Trois propriétés, trois terroirs, une seule vision.

Jacques, fils cadet de Louis, lui succède. Soucieux de la qualité et de l’équilibre des sols, il travaille en polyculture et hisse Rayas au rang de mythe. À sa mort soudaine en 1997, son neveu Emmanuel Reynaud reprend l’intégralité du patrimoine : Rayas, Fonsalette et le Domaine des Tours.

📜 Le saviez-vous ? Château Rayas est considéré comme l’un des Châteauneuf-du-Pape les plus recherchés au monde. Son Grenache rouge, vinifié en grappes entières, évoque parfois des Grands Crus de Bourgogne par sa finesse et son élégance. Des millésimes anciens de Rayas ont été adjugés à plusieurs milliers d’euros à Sotheby’s et Christie’s.

Emmanuel prend les rênes du Château des Tours dès 1989, bien avant la disparition de son oncle. Il y crée une cave, développe la commercialisation et installe sa marque. Ce passage de témoin progressif explique la continuité de style que l’on retrouve dans tous les vins du domaine : aucune rupture, aucun effet de mode, juste une évolution lente et maîtrisée.

Sarrians, une adresse que peu de touristes connaissent

Le Domaine des Tours est niché à Sarrians, dans les plaines du bas Vaucluse, à quelques kilomètres au nord de Vacqueyras. La vieille bâtisse, flanquée de deux hautes tours qui lui ont donné son nom, ressemble davantage à une ferme qu’à un domaine viticole. C’est voulu.

Emmanuel Reynaud est avant tout un paysan. Il cultive des olives, des céréales et des raisins sur les 40 hectares du domaine. Les vignes de Grenache noir, Syrah, Cinsault, Merlot, Counoise, Grenache blanc et Clairette poussent sur des sols argilo-calcaires, sableux et recouverts de galets roulés. Ce mélange de textures joue directement sur le profil des vins : la fraîcheur vient des sables, la structure des argiles, la minéralité du calcaire.

La viticulture pratiquée ici est biologique et biodynamique. Les vignes sont labourées aux chevaux, une pratique rare aujourd’hui pour une propriété de cette taille. Les vendanges sont manuelles et tardives, bien plus tard que chez la plupart des voisins. Ce choix assumé permet d’atteindre une maturité optimale des raisins, au risque d’être parfois exposé aux aléas climatiques de l’automne.

Château des Tours, Domaine des Tours : deux étiquettes, une même philosophie

La distinction entre les deux noms mérite une explication, car elle échappe souvent aux acheteurs. Ce sont deux gammes produites sur la même propriété, avec les mêmes méthodes, mais sous deux classifications différentes.

Le Château des Tours porte les appellations Vacqueyras et Côtes du Rhône. C’est la gamme principale, assemblée autour du Grenache vieux. Le Vacqueyras rouge est composé à 80 % de Grenache et 20 % de Syrah. Le Côtes du Rhône rouge associe 65 % de Grenache, 15 % de Cinsault et 20 % de Syrah. Le Côtes du Rhône blanc est vinifié en 100 % Grenache blanc.

Le Domaine des Tours, lui, produit sous l’IGP Vaucluse. C’est une gamme légèrement plus accessible, où l’assemblage est plus complexe : Grenache, Counoise, Syrah, Cinsault, Merlot, et parfois d’autres cépages confidentiels comme le Dious. Le blanc est vinifié en 100 % Clairette. Enfin, il existe une troisième étiquette, « Parisy », un rosé de table en Grenache et Cinsault, produit en quantité infime et quasi introuvable.

🍷 Le saviez-vous ? La Counoise est un cépage rouge quasi disparu du vignoble rhodanien. Peu productif et difficile à vinifier, il est progressivement abandonné au profit de cépages plus faciles. Emmanuel Reynaud est l’un des rares vignerons à encore l’inclure dans ses assemblages. Il lui apporte une acidité naturelle et une fraîcheur qui allège les cuvées du soleil vauclusien.

La vinification

Emmanuel Reynaud a une formule qui résume tout : « le vin, c’est simple, c’est le fruit dans son élément, c’est tout. » Cette simplicité revendiquée se traduit par des choix techniques radicaux.

Les vendanges entrent au domaine en grappes entières. La fermentation démarre naturellement avec les levures indigènes du terroir, sans aucun ajout. Les cuves sont en béton, enterrées, ce qui régule naturellement les températures sans recours à la climatisation. L’élevage dure environ deux ans en vieux foudres de chêne et grands contenants, sans marquer le vin par le bois neuf.

Les vins ne sont ni collés ni filtrés avant la mise en bouteille. Cette décision est celle de tous les vignerons qui font confiance à leur matière première. Un vin bien vinifié n’a pas besoin d’être nettoyé. Les sulfites sont utilisés avec une parcimonie extrême, ce qui explique que certaines bouteilles peuvent présenter un léger dépôt : c’est la preuve d’un élevage naturel, pas un défaut.

Dernier point qui distingue Emmanuel Reynaud de beaucoup de ses pairs : il vend ses vins quand il les juge prêts, pas quand le marché les réclame. Certains millésimes restent plusieurs années en cave avant de partir à la commercialisation. C’est une position de force que peu de producteurs peuvent se permettre.

Ce que vous trouverez dans le verre

Le Domaine des Tours IGP Vaucluse rouge est le vin d’entrée dans l’univers Reynaud. La robe est rubis, souvent peu expressive à l’œil, ce qui surprend. Le nez révèle des fruits rouges mûrs, cerise et framboise, avec une touche de violette et de garrigue. La bouche est fraîche, soyeuse, avec des tanins d’une finesse qu’on n’attend pas à ce niveau de prix. La finale est longue, épicée, avec un poivre blanc caractéristique du grenache vieux.

Le Domaine des Tours IGP Vaucluse blanc en 100 % Clairette est une curiosité. La Clairette est un cépage qui donne facilement des vins lourds et oxydatifs entre de mauvaises mains. Ici, l’élevage long en foudres lui confère une texture riche, une minéralité précise et une allonge qui étonne. C’est un blanc à carafer, à ouvrir au moins 30 minutes avant le service, entre 14 et 16 °C.

Le Vacqueyras rouge du Château des Tours monte d’un cran. La réglisse, le fenouil, le fruit rouge macéré, une touche balsamique. La bouche est plus structurée, plus sudiste, mais toujours élégante. C’est un vin qui demande de la patience : idéalement 5 à 8 ans de cave sur les bons millésimes avant d’atteindre sa plénitude.

À retenir Les vins d’Emmanuel Reynaud sont systématiquement mis en vente avec quelques années de bouteille supplémentaires par rapport à la norme. Un millésime 2019 peut ne sortir du domaine qu’en 2023 ou 2024. C’est une garantie de qualité à l’ouverture, mais aussi la raison pour laquelle les stocks sont toujours limités dès leur mise sur le marché.

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