Domaine de Trevallon

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Il y a des vignerons qui suivent les appellations, et d’autres qui les ignorent quand elles leur semblent trop étroites. Eloi Dürrbach appartient résolument à la deuxième catégorie. En 1993, l’INAO refuse d’homologuer ses vins en AOC Baux-de-Provence pour une raison simple : trop de Cabernet Sauvignon dans l’assemblage. Sa réponse ? Aucun compromis. Il déclasse ses bouteilles en vin de pays et continue son chemin. Aujourd’hui, le Domaine de Trévallon est considéré comme l’une des plus grandes légendes du vignoble français, hors classement officiel.

Une famille d’artistes qui rêve en vignes

L’histoire commence bien avant les premières vignes. René Dürrbach, père d’Eloi, est peintre et sculpteur. Disciple d’Albert Gleizes, l’un des fondateurs du cubisme, il fréquente Picasso, Fernand Léger et Robert Delaunay. Sa femme Jacqueline est tapissière d’art. C’est d’ailleurs la vente d’une tapisserie d’après Guernica de Picasso à Nelson Rockefeller qui rapporte suffisamment au couple pour acquérir leur propre propriété. Cette tapisserie orne aujourd’hui une salle de l’ONU à New York.

Vers 1955, René et Jacqueline s’installent dans les Alpilles et achètent le domaine de Trévallon, un vieux mas en mauvais état sur la commune de Saint-Etienne-du-Grès. Ils cherchent la tranquillité, loin de l’agitation de la Côte d’Azur. Ce n’est pas encore un domaine viticole, c’est un refuge d’artistes au milieu de la garrigue.

Leur fils Eloi grandit dans ce décor. Il part étudier l’architecture à Paris, vit Mai-68 de plein fouet. Cette période forgera chez lui une conviction durable : ne jamais faire de compromis. En 1973, après sept ans passés à Paris, il annonce à son père, peu enthousiaste, qu’il va planter de la vigne à Trévallon. L’aventure commence vraiment.

🎨 Le saviez-vous ? René Dürrbach, père d’Eloi, a pris en charge les nouvelles étiquettes du Domaine de Trévallon à partir du millésime 1996. Chaque bouteille porte ainsi une œuvre signée par un artiste reconnu, disciple des cubistes et ami de Picasso. Dans peu de domaines au monde, le flacon lui-même est une pièce d’art.

Sculpter un terroir à la pelleteuse

Ce que fait Eloi Dürrbach en 1973 relève d’un pari insensé. Le versant nord des Alpilles, entre Avignon et Arles, est une terre aride, rocailleuse, couverte de thym et de chênes verts. Personne ne plante de vigne là. Les banques refusent de le financer. Les voisins ricanent.

Il loue des bulldozers et dynamite les rochers. Il crée des terrasses à flanc de colline, mélange les éclats de calcaire à la terre en profondeur pour favoriser l’enracinement. Ce travail colossal dure des mois. À la fin, le paysage ressemble à une sculpture. Ce n’est pas un hasard : Eloi est l’héritier d’artistes, et il modèle son terroir comme son père modèle l’argile.

Le vignoble finalement planté couvre 17 hectares sur des sols calcaires pauvres et secs. 15 hectares de Cabernet Sauvignon et de Syrah pour le rouge, 2 hectares de Roussanne et Marsanne pour le blanc. Ces sols n’ont jamais connu le moindre pesticide ni engrais chimique depuis leur première mise en culture.

Le choix du Cabernet

Pourquoi le Cabernet Sauvignon en Provence ? Eloi Dürrbach a une réponse précise, documentée dans ses lectures. Il tombe sur un ouvrage du 19ème siècle du docteur Jules Guyot, l’un des grands agronomes français de l’époque. Guyot affirme que l’assemblage Cabernet Sauvignon et Syrah est le seul capable de produire de grands vins rouges en Provence. C’est donc une décision historiquement fondée, pas un caprice.

Cette conviction est renforcée par une rencontre déterminante : Georges Brunet, ancien propriétaire du Château La Lagune à Bordeaux, qui possède alors le Château de Vignelaure près d’Aix-en-Provence. Brunet a opté pour le même assemblage et en tire des vins que tout le monde respecte. Pour Eloi, c’est la confirmation qu’il est sur la bonne voie.

Le résultat est unique. Le Cabernet Sauvignon apporte sur le terroir calcaire des Alpilles des notes épicées, de cannelle et de poivre, une droiture et une charpente que l’on ne retrouve nulle part ailleurs en Provence. La Syrah, elle, donne au vin son velouté, sa chaleur, ses arômes de fruits noirs et d’olive. Les deux cépages se complètent sans se ressembler.

📖 Le saviez-vous ? Avant la crise du phylloxéra à la fin du 19ème siècle, le Cabernet Sauvignon était cultivé dans de nombreux secteurs de Provence. Eloi Dürrbach l’a découvert dans ses recherches historiques et a compris que son assemblage avec la Syrah n’était pas une innovation mais une restauration d’un savoir-faire ancien, aujourd’hui disparu presque partout ailleurs.

1993 : le refus de l’INAO

Les premiers millésimes de Trévallon, vinifiés en plein air dès 1976, séduisent immédiatement les amateurs éclairés. Aubert de Villaine du Domaine de la Romanée-Conti goûte les vins et les défend publiquement. L’importateur américain Kermit Lynch les met sur le marché américain. Robert Parker y voit, selon ses propres mots, la plus grande découverte de sa vie.

Pourtant, en 1993, l’INAO crée l’appellation Baux-de-Provence et fixe un plafond de 20 % de Cabernet Sauvignon dans les assemblages. Trévallon en utilise 50 %. Le domaine est exclu. Eloi Dürrbach ne cède pas d’un centimètre. Les vins tombent en Vin de Pays des Bouches-du-Rhône à partir de 1994, puis en IGP Alpilles en 2009 lors de la réforme des appellations. Peu importe : les amateurs achètent du Trévallon, pas une étiquette administrative.

Cette histoire rappelle celle du Domaine de la Grange des Pères dans l’Hérault, autre déclassé volontaire devenu vin de culte. Ce n’est pas un hasard : Laurent Vaillé, le fondateur de la Grange des Pères, s’était formé auprès d’Eloi Dürrbach avant de créer son propre domaine.

La vinification

Eloi Dürrbach résumait son travail ainsi : « Je laisse fermenter, je contrôle très peu. Je ne suis pas un industriel, je suis un artisan. » Cette phrase dit tout.

Les raisins entrent en cave en grappes entières. La fermentation démarre naturellement sans levures ajoutées. L’élevage dure jusqu’à deux ans en foudres de chêne anciens, de grands contenants qui n’impriment pas de marque boisée sur le vin. Les foudres transmettent une légère oxygénation et affinent les tanins sans jamais prendre le dessus.

Aucun collage, aucune filtration. Le vin sort de cave avec son dépôt naturel, sa matière brute. Les sulfites sont utilisés en quantité minimale. Cette approche donne des vins capables de vieillir 20 à 30 ans sur les bons millésimes, en évoluant vers des notes de truffe, sous-bois, tabac blond et violette séchée que seules les grandes caves de garde ont la patience de découvrir.

La relève : Antoine et Ostiane

Eloi Dürrbach décède brutalement en novembre 2021, au moment même où il envisageait de prendre sa retraite. Ses deux enfants, Antoine et Ostiane, qui travaillaient à ses côtés depuis plus de dix ans, reprennent le flambeau.

Antoine a passé plus de 20 ans dans les vignes avec son père. Il s’est également formé auprès de Laurent Vaillé à la Grange des Pères, de Jean-Louis Chave sur l’Hermitage et de Jean-François Coche-Dury à Meursault. Un parcours d’une richesse rare, au contact des vignerons les plus rigoureux de France.

Ostiane, elle, est revenue au domaine il y a 15 ans après un passage dans un domaine viticole et oléicole des Alpilles. Elle a repris des études viti-œnologiques et s’est investie dans le travail de la vigne : ébourgeonnage, palissage, effeuillage. C’est elle qui a convaincu son père, dans les dernières années, de réduire la proportion de fûts neufs sur les blancs, de moins bâtonner, d’introduire des demi-muids et des amphores en terre cuite. À partir du millésime 2022, elle a intégré une touche homéopathique de Muscat blanc à petits grains dans l’assemblage du blanc, une nouveauté qui complexifie encore une palette déjà très riche.

🍇 Le saviez-vous ? Le Domaine de Trévallon ne produit qu’une seule cuvée de rouge. Pas de second vin, pas de super cuvée réservée. Eloi Dürrbach a fait ce choix dès ses premières années et ne s’en est jamais écarté. Cette décision contraint à l’exigence absolue sur chaque parcelle, chaque grappe, chaque foudre. C’est aussi ce qui rend les stocks aussi limités d’une année sur l’autre.

Ce que vous trouverez dans le verre

Le rouge de Trévallon est un vin de garde. Jeune, il se présente avec une robe rubis sombre aux reflets pourpres. Le nez est puissant : fruits noirs, olive noire, épices, garrigue, cuir. La bouche est ample, structurée, avec des tanins fermes mais soyeux qui demandent du temps pour s’arrondir. Comptez au minimum 8 à 10 ans de cave avant d’ouvrir une bouteille récente. Avec l’âge, il évolue vers la truffe, le tabac, le sous-bois et des notes florales rares dans les vins du sud.

Le blanc de Trévallon est une rareté. Produit sur 2 hectares seulement, assemblant Roussanne, Marsanne, Grenache blanc, Clairette et une pointe de Muscat depuis 2022, il développe une richesse de texture et une minéralité tendues. C’est un blanc de gastronomie, à ouvrir idéalement sur 5 à 10 ans. La production totale ne dépasse pas quelques milliers de bouteilles par an, ce qui explique qu’il soit quasi introuvable chez les cavistes dès sa sortie.

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